À la chilienne ?

François Reman

Le temps d’un (long) instant, le Chili s’est retrouvé sous le feu des projecteurs de la presse internationale. [...] L’ensemble de la presse internationale a salué le courage […]. Elle s’est émerveillée [...]. Elle s’est émue [...]. À cela rien d’anormal. […] Et pourtant il y a lieu de s’interroger sur les circonstances qui ont débouché sur cet accident, mais aussi sur les enseignements que l’on peut en tirer.

Le temps d’un (long) instant, le Chili s’est retrouvé sous le feu des projecteurs de la presse internationale. Le spectacle médiatique et esthétique offert par la libération des trente-trois mineurs coincés pendant soixante-jours jours au fond d’une mine d’or et de cuivre en plein cœur du désert chilien d’Atacama a d’ailleurs pu faire penser à la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques de Pékin. L’ensemble de la presse internationale a salué le courage de ces gueules noires qui ont vaillamment survécu sous terre dans des conditions abominables. Elle s’est émerveillée du génie technique chilien qui a permis leur sauvetage. Elle s’est émue du sort de ces femmes qui ont attendu leur mari courageusement dans un campement situé en bas de la zone de sauvetage. Elle a découvert avec une certaine curiosité exotique la double vie sentimentale des mineurs. À cela rien d’anormal. Comme souvent, avec ce genre de tragédie, l’émotion prend le dessus sur la « contextualisation » politique et économique de l’évènement. Et pourtant il y a lieu de s’interroger sur les circonstances qui ont débouché sur cet accident, mais aussi sur les enseignements que l’on peut en tirer.

Premier enseignement. Dans un pays complètement libéralisé, c’est une compagnie détenue à 100% par l’État chilien qui a organisé un sauvetage d’une technicité remarquable. Les négligences coupables de la compagnie privée San Esteban propriétaire de la mine San José ont obligé l’État chilien via son entreprise publique Codelco (Corporación Nacional del Cobre) à débourser, selon certaines estimations, plus de vingt millions de dollars pour secourir les trente-trois mineurs. Cette tragédie a, d’une certaine manière, remis l’État chilien face à ses responsabilités, mais lui a renvoyé aussi l’image de toutes ses carences. En effet, le Service national de géologie et des mines (Sernageomin) chargé de vérifier le respect des normes de sécurité avait autorisé la réouverture de la mine en 2009 alors que celle-ci était loin d’avoir montré patte blanche quant au respect des normes de sécurité. Les deux directeurs de ce service qui ne compte pas plus de seize personnes pour contrôler quatre-mille mines ont été contraints à la démission. Mais à vrai dire, la classe politique chilienne a peu remis en question le manque de moyens dont disposait cet organisme préférant pointer du doigt les gérants de la mine.

Deuxième enseignement, la perfection avec laquelle a été réalisé le sauvetage évacue d’une certaine manière le Chili du club des pays en voie de développement contraints de faire appel à l’aide étrangère dès qu’une catastrophe se produit. Par contre, l’enchainement des causes qui a provoqué cet accident n’est pas sans rappeler les accidents tragiques survenus en Europe il y a une cinquantaine d’années quand la logique économique primait sur le respect minimum des règles de sécurité. De plus, ce drame tord le cou de ceux qui estiment que le Chili d’aujourd’hui a complètement tourné la page de ses années les plus sombres. L’ombre d’Augusto Pinochet ne planait évidemment pas au-dessous de la mine San José, mais bien celle du modèle socioéconomique ultralibéral institutionnalisé pendant la dictature et jamais réellement corrigé depuis le retour de la démocratie.

Car la réalité qui a provoqué cette tragédie est bien celle de la faiblesse d’intervention et de régulation de l’État dans le secteur le plus stratégique du pays. Premier producteur de cuivre au monde, ce minerai assure au Chili une croissance économique très enviée sur le continent latino-américain. Nationalisé sous le gouvernement de Salvador Allende au début des années septante — le cuivre représentait à l’époque 60% des exportations du pays — les mines de cuivre vont peu à peu faire l’objet de concessions d’exploitation au secteur privé pendant la dictature. Ce processus s’amplifiera sous les différents gouvernements de la Concertation [1] dans les années nonante. Aujourd’hui 35% de la production provient de Codelco [2]. Le reste est exploité par de grandes multinationales comme Barrick Gold, BHP Billinton ou Collahuasi. Quelques entreprises chiliennes se partagent les petites et moyennes exploitations. C’est le cas de la compagnie San Esteban propriétaire de la mine San José. Si dans les grandes exploitations minières, les normes de sécurité sont globalement bien respectées, c’est loin d’être le cas concernant les petites et moyennes exploitations où prime avant tout une logique de profitabilité. L’accident du 5 août dernier en incarne l’exemple le plus criant.

Troisième enseignement, l’État a compensé sa déficience originelle en assurant à posteriori parfaitement son rôle dans le processus de sauvetage et en déployant ce que le Chili produit de meilleur d’un point de vue technique, intellectuel et sanitaire. Ce déploiement d’énergie phénoménal provient également de l’émotion populaire qui s’est emparée de tout le pays les premiers jours qui ont suivi le drame, révélant la sensibilité particulière que revêt la question minière et rappelant que la véritable richesse du pays n’est pas son cuivre, mais bien ses travailleurs.

Le quatrième enseignement, moins perceptible il est vrai, concerne la filiation qui, selon Manuel Antonio Garretón, existe entre la manière dont l’opération de sauvetage a été menée et la question des violations des droits humains lors de la dictature. Le célèbre sociologue chilien, lors d’un entretien à la télévision nationale, a expliqué que la sensibilité que revêt la question du respect des droits humains, et donc de la vie, est tellement forte pour la société chilienne — au moins en termes de discours — depuis le retour de la démocratie que cela a littéralement obligé le gouvernement à mettre en œuvre l’impossible pour sauver les mineurs. L’unique message à l’adresse de Sebastián Piñera de Luis Urzúa, le dernier mineur à recouvrer la liberté, a été Nunca más (plus jamais ça), le slogan porté par la gauche chilienne quand elle est revenue au pouvoir en 1990.

Excessive récupération présidentielle

Dès les premières heures suivant le drame, le gouvernement assura qu’il ferait tout ce qui était humainement possible pour libérer les mineurs de l’enfer des profondeurs. Il faut dire que, en ce mois d’aout, tout allait au plus mal pour Sebastián Piñera. Une cote de popularité en baisse, un ministre des Mines qui avait préféré se rendre au Mondial de football alors qu’on négociait la question des royalties, un ministre de la Santé — ancien directeur d’une clinique privée — empêtré dans un conflit d’intérêts, le début d’une grève de la faim d’une trentaine de militants mapuches et une contestation importante face à l’absence d’un véritable plan de reconstruction des zones dévastées par le tremblement de terre du mois de février.

Grâce à cette opération de sauvetage dirigée pour l’essentiel par André Sougarret, un brillant ingénieur de Codelco, le gouvernement a voulu soigner son image. Avec la complicité des chaines des télévisions, c’est un grand show médiatique qui a été mis sur pied avec deux acteurs principaux parfois en concurrence : Laurence Golborne, le ministre des Mines et Sebastián Piñera lui-même. Le premier a renvoyé une image globalement positive faite de simplicité, de sérénité et d’émotivité plutôt bien perçue auprès de l’opinion publique. Le second, par contre, a détonné par son caractère intempestif, manipulatoire, voire empreint de vulgarité à certains moments. Ce que les chaines de télévision internationales, obnubilées par la prouesse technique du sauvetage, n’ont pu saisir, c’est l’image d’un président égocentrique, prêt à tout pour figurer sur la photo et sacrifiant un moment de retrouvailles qui auraient dû être intimes pour les mineurs et leurs familles pour un pur produit de marketing politique. Ce néopopulisme à la chilienne comme l’a dénoncé le journaliste Paul Walder n’est pas sans rappeler celui d’un autre président européen omniprésent et omniscient lui aussi.

Avec la résonance médiatique mondiale de ce drame, Sebastián Piñera a bien saisi l’opportunité d’améliorer l’image du Chili à l’étranger. Brandissant constamment devant les caméras le papier « Estamos bien en el refugio los 33 », offrant des pierres de la mine à tous les chefs d’État, glorifiant le succès de l’opération de sauvetage qui a été réalisée a la chilena (à la chilienne), son voyage en Europe la semaine suivant le sauvetage a constitué l’aboutissement d’une véritable entreprise de communication politique pour le pays. Au plan national, les critiques n’ont néanmoins pas été tendres pour dénoncer ce manque de pudeur qui rompait avec la diplomatie des présidents précédents.

La question est maintenant de savoir comment le gouvernement va pouvoir capitaliser l’exceptionnelle émotion populaire générée par cet évènement et entreprendre une grande réforme débouchant sur une amélioration des conditions de travail bien au-delà du secteur minier. Sans cela l’intervention de l’État aura été purement circonstancielle.

[1Partis de centre gauche ayant gouverné le Chili de 1990 à 2010.

[2Selon une loi datant de la dictature, les revenus générés par 10% de cette production sont destinés annuellement à financer les forces armées.