À l’hiver 60, je n’ai rien compris

Jean-Marie Klinkenberg

Le jeune Fabrice del Dongo, à la bataille de Waterloo, n’avait rien compris du tout à ce qui se passait. Les seules choses qu’il avait perçues, c’étaient les bruits des décharges, la fumée blanche des batteries, les cris et les jurons, les giclements du sang et de la boue.

À la bataille de l’hiver 60, à mon tour je n’ai rien compris du tout.

Je vivais cependant dans une famille progressiste — jeune, mon père avait été un des fondateurs de la JOC —, mais où l’engagement était davantage lié à des postures éthiques qu’à des analyses politiques ou économiques. J’étais en « humanités » (sans trop savoir si j’en sortirais un jour) et je lisais régulièrement les deux quotidiens auxquels nous étions abonnés. Mais j’avais dû manquer un épisode : je ne comprenais rien à cette « loi unique » ni à la raison pour laquelle elle déclenchait les passions. Sans doute la chose devait-elle être particulièrement complexe, pour qu’un oncle, à qui je demandais ce qu’était ladite loi, crût devoir s’en tirer par une pirouette, dans le genre double looping anthropologique : « Tu vois, les Belges adorent la complication. Du coup, ils font toujours des tas de petites lois. Alors, une loi unique, tu penses, ils ne peuvent pas le supporter. » Ce que j’entendais autour de moi ne m’aidait pas. D’un côté, mon père parlait avec respect d’André Renard, qu’il avait connu de près dans les stalags de l’Allemagne nazie et avec qui il avait longtemps correspondu, Renard lui exposant ses projets de société. De l’autre, j’entendais des jeunes de mon âge mépriser les casseurs (non, ce n’était pas ce mot, pas encore dans le vent, qu’ils utilisaient) qui venaient de saccager l’alors nouvelle gare des Guillemins (que n’eussent-ils réduit en poudre ce bijou d’architecture capitalisto-stalinienne : nous aurions gagné cinquante ans).

Comme je n’y avais rien compris, ce qui me reste, ce sont surtout des moments et des images.

Mon champ de bataille à moi, c’était Verviers ; on a les Waterloo qu’on peut. Il n’était qu’à de rares moments plein de bruits et de fureurs. J’ai plutôt le souvenir d’une ville étonnamment morte, comme si elle avait sombré dans la léthargie des grandes vacances, ou comme si une des catastrophes nucléaires dont on nous menaçait avait eu lieu. Rendue aux piétons, adoucie par l’ouate de l’hiver, la ville était conviviale. Et bien avant Mai 68, la parole se libérait. Je me souviens d’avoir eu une longue discussion avec un échevin socialiste dont je ne connaissais jusque-là que le nom : il avait abordé le gamin que j’étais parce qu’il l’avait vu lire une affiche, avec application. Enfin quelqu’un qui essayait de m’expliquer !

Les journaux n’étaient plus distribués, mais ils étaient imprimés. On pouvait donc aller les consulter, affichés dans les vitrines des rédactions. Dans la petite ville aux traditions de pensée solides, j’avais toujours aimé circuler à pied. Passer du Courrier au Travail en faisant un crochet par Le Jour était donc une chose bien naturelle (il devait aussi y avoir Le Drapeau rouge, que j’aurais aussi bien lu comme on regardait les photos exposées dans le hall des cinémas polissons, mais sa vitrine était sans doute en dehors de mon itinéraire). Les cours avaient été suspendus, mais la salle de classe était la rue : le sens critique auquel mes maitres se targuaient de nous former s’aiguisait aux évidentes divergences des quotidiens ; et, sur le tas, celui qui essayait de comprendre (et qui commençait à le faire, confusément) s’initiait déjà à ce que plus tard, à l’université, on lui dirait être la critique historique. Devant les vitrines aussi, la parole se libérait. Les lecteurs s’y pressaient, et les réactions des lecteurs, qui encombrent aujourd’hui les sites internet, étaient réellement interactives. Je n’ai vu personne en venir aux mains, mais les insultes pleuvaient.

Surtout, il y avait l’armée. Depuis le pont du chemin de fer, près de chez moi, je pouvais voir un soldat arpenter la voie d’un pas lent (la voie qui, d’habitude luisante, comme l’est tout rail qui se respecte, avait rouillé en quelques jours). Un soldat, ou mille soldats : le même et toujours différent. Fusil à l’épaule. Baïonnette au canon. Harnaché et casqué (avec ce casque que je reconnaissais pour être celui de nos Libérateurs, mais qui, dissimulant le regard et annulant le front, produisait ici un effet de violence calme). Une musette collée au corps, dont on disait qu’elle contenait des grenades. Ce soldat, toujours différent, mais toujours jeune, avait-il un père admirateur de Gaston Eyskens ? ou était-ce le fils d’un métallo de Seraing ? allait-il être égorgé par un résistant ? (ainsi, nourrie par une guerre pas encore lointaine, s’interrogeait notre imagination). Que pensait-il de ceux qui l’envoyaient patrouiller dans le froid, le long de la voie ferrée ?

Un jour, il y eut dans l’air un curieux mélange d’odeurs : on y trouvait à la fois de la défaite et de la résolution, une nostalgie de fin de vacances et les espérances des rentrées. Le silence de la ville fut alors troublé par le grincement cahotant d’un tram. Une vieille motrice lente et solitaire se montra : la plus vieille qu’on ait pu trouver dans les entrepôts, pour que personne ne la regrette si d’aventure les pavés devaient lui faire subir le sort des Guillemins. La vieillarde, ridicule et solennelle, était précédée d’un véhicule blindé de la gendarmerie. Et suivie d’un semblable véhicule bleu sombre.

Ce jour-là, les rails luisirent à nouveau sous le pont.

Je n’avais rien compris, mais un monde nouveau était né. Il était aussi né en moi, sans que je le susse encore.

Je n’avais rien compris. Mais j’avais lu des journaux, et médité leurs contradictions ; j’avais écouté les citoyens se parler dans la rue ; j’avais discuté avec l’échevin socialiste. J’avais appris des expressions nouvelles, et terribles (on m’avait expliqué la menace qu’était l’« abandon de l’outil »). J’avais senti la gravité d’un pays à qui il arrivait quelque chose. Je savais, bien plus qu’avant, que le monde se divisait (j’allais bientôt apprendre à dire « se structurait ») selon des valeurs, et qu’il venait, une fois encore, de trouver de nouveaux sens, dans ses divisions mêmes.

Des nouvelles m’étaient parvenues, tantôt de loin tantôt de près. Au loin un jeune monarque s’était marié (à la radio, l’habituelle hystérie monarchiste s’était déchainée. Mais cela nous concernait peu : c’était une affaire de Bruxellois, rien de plus). J’avais appris que le camarade de captivité de mon père était aussi cet André Renard qui voulait que les Wallons fussent indépendants.

Revenue la vie de tous les jours, je m’avisai que je n’avais pas vu les mêmes choses que mes amis, ou que mes amis n’avaient pas vu la même chose que moi (ce qui est légèrement différent). Nos jugements n’étaient plus les mêmes. Et je me surpris à affirmer, avec gaucherie, que la Wallonie était ce pays auquel il était arrivé quelque chose. Des mots pas encore bien clairs allaient aussi nous structurer (il y avait par exemple « wallingant », qui était une insulte, ou « fédéraliste », qui l’était aussi : un gros mot, alors bien plus sale que « confédéraliste » aujourd’hui).

Du temps a passé. Ce monde nouveau est entré en moi. Non pas directement, comme en une sorte d’injection, parce que le tumulte aurait eu une influence directe et massive sur ce que je pensais. Non : comme Fabrice, je n’avais pas compris grand-chose. Mais il se fait que la société que je me suis choisie peu à peu était peuplée de ceux-là qui avaient compris. Ils n’allaient pas m’expliquer l’hiver 60, non : il y avait d’autres choses à faire. Mais à force de les fréquenter, et de travailler avec eux, je me suis incorporé une pensée où l’on peut à la fois être internationaliste et d’un lieu, et où les appareils ne prévalent jamais contre la liberté ; il se trouve donc qu’aujourd’hui je suis aussi fait de ce qui s’est passé et rêvé durant cet hiver.

Mais ce n’est pas cela qui est important (qui cela intéressera-t-il de savoir que, lorsque j’ai appris le couplet de l’Internationale qu’on se gardait bien de chanter sur la place Rouge — « S’ils s’obstinent ces cannibales/à faire de nous des héros/ils sauront bientôt que nos balles/sont pour nos propres généraux » —, j’ai bien souvent pensé au jeune soldat sur la voie du chemin de fer ?). Ce qui est important, c’est que cette percolation a été générale. C’est que tout un pan de notre société a fait un chemin semblable, et, qu’aujourd’hui encore, il refuse les défaites. Malgré les sarcasmes qu’on lit dans les gazettes de la capitale (y en a-t-il encore ailleurs ? et, au reste, méritent-elles encore le nom de journal ?) Malgré les courriers des lecteurs qu’il ne faut lire que les jours de particulière bonne humeur, afin ne pas désespérer. Malgré les insultes, dont le répertoire a changé. Même si l’on a relégué au rang des vieilles lunes, comme les tramways brinquebalants, la croyance que ce sont les valeurs qui doivent dicter les techniques économiques et sociales et non l’inverse.

Lorsqu’en cette année 2010, avec quelques autres, parmi lesquels Jacques Dubois, nous avons publié un livre intitulé Le tournant des années septante. Liège en effervescence [1], la question s’est évidemment posée à nous de la spécificité liégeoise de l’ébullition culturelle qui avait marqué la décennie. Car enfin, c’est un même mouvement qu’on trouve alors dans toutes les grandes villes : la période s’ouvre partout dans l’optimisme qui était celui des Golden Sixties, et produit un foisonnement culturel sans précédent ; puis, au fur et à mesure que le capitalisme reprend la main, la légèreté fait place à la morosité, et une culture narcissique s’élabore. Qu’eut alors de typiquement liégeois ce mouvement au cours duquel les artistes et les intellectuels surent opérer leur jonction avec la revendication sociale ? Au fur et à mesure que les auteurs nous remirent leurs contributions, la réponse se fit de plus en plus lumineuse. Ce qui avait permis la rencontre des deux mondes dans la métropole wallonne, c’étaient moins les utopies qui s’exprimèrent dans le choc de Mai 68 que la prise de conscience consécutive à cette autre commotion, plus ancienne, qui se produisit à la fin de 1960. Oui : la morosité, le Wallon en avait déjà fait l’expérience, lui qui, déjà fragilisé, avait alors vu son destin lui échapper. Mais, dans la foulée de la grande grève, une inventivité trouva immédiatement à se déployer chez lui, et des projets s’élaborèrent, d’une brulante actualité. Cette résilience fut le terreau qui permit en Wallonie l’éclosion de la nouvelle modernité culturelle.

Il importe peu, alors, d’avoir été Fabrice à Waterloo et ailleurs en Wallonie, si l’on comprend aujourd’hui que l’hiver 60 fut une matrice.

[1Le tournant des années septante. Liège en effervescence, Jacques Dubois, Jean-Marie Klinkenberg & Nancy Delhalle (dir.), Les impressions nouvelles, coll. « Réflexions faites », 2010.