7 juin : la peur au ventre

André Jakkals

« Bonjour ! Dimanche, nous allons voter. Il est important que les citoyens ne se trompent pas. Les enjeux sont essentiels : pouvoir d’achat, emploi, pensions, soins de santé, logement, services publics, enseignement, environnement. Face à ces défis, le PS, c’est le BON CHOIX ! Fais-le savoir autour de toi et n’hésite pas à transférer ce message. Je compte sur toi. Merci ! Elio Di Rupo. » On ignore à combien de milliers de Wallons et de Bruxellois ce SMS a été envoyé à la veille du scrutin régional et européen, mais il témoigne de la mobilisation déclenchée par le PS pour éviter ce qui s’annonçait comme une défaite historique.

En cette fin de printemps, tant les sondages que l’accumulation des scandales touchant des mandataires socialistes prédisaient une sanction pour un parti tenant les rênes des Régions wallonne et bruxelloise sans interruption depuis vingt ans. En pleine campagne régionale, les thèmes évoqués par le SMS (soins de santé, pensions, emploi…), renvoyaient symptomatiquement à des compétences fédérales, la menace d’un « bain de sang social » catalysant la mobilisation de l’électorat socialiste traditionnel dans ses bastions historiques. Il y eut bien sûr aussi la mobilisation de la FGTB (la FGTB de Liège a, par exemple, convoqué ses délégués à trois jours du scrutin en présence des ministres socialistes wallons pour les inviter à voter PS) et l’appel du MOC pour un Olivier. Mais le vrai tournant de la campagne est intervenu le 27 mai lorsque le président du PS a annoncé à la RTBF qu’il refuserait de s’allier au MR alors qu’Écolo et le CDH laissaient ouvertes toutes les possibilités de coalition. Enfin, la campagne particulièrement agressive — et donc peu rassurante — du président du MR, Didier Reynders, a également été identifiée a posteriori comme un des principaux facteurs explicatifs d’une défaite socialiste nettement moins grande qu’attendue.

Étonnants transferts

Ce recul fut en particulier plus modeste dans le vieux sillon industriel wallon que dans les zones moins défavorisées économiquement, qu’il s’agisse du Brabant wallon ou de Bruxelles. Cela laisserait entendre que le PS, malgré toutes les affaires, malgré l’échec de la reconversion wallonne, continue d’être identifié comme une force de protection pour nombre de citoyens wallons et vraisemblablement pour les moins bien nantis d’entre eux. De même, il est plus que probable que beaucoup d’électeurs potentiels d’Écolo attachés à une alliance de type Olivier (PS-Ecolo-CDH) ont préféré voter pour le PS, pour conjurer l’hypothèse d’une alliance de type jamaïcaine (MR-Ecolo-CDH) qui n’avait pas été exclue par les écologistes. Une analyse effectuée sur la base d’une enquête réalisée à la sortie des urnes par le PIOP indique que par rapport à l’élection de 2007, 79.500 électeurs du MR ont voté pour Écolo. Un transfert de la même ampleur a eu lieu entre le MR et le PS, tandis que le nombre de transferts du PS vers Écolo se limite à 17.000 voix. Le choix d’Écolo de commencer à négocier avec le CDH puis avec le PS la constitution d’un Olivier risque donc d’avoir provoqué la déception d’une partie de cet électorat partageant la volonté des Verts d’imposer une réforme de la gouvernance, quitte à mettre le PS dans l’opposition pour y parvenir. Mais inversement, la formule jamaïcaine aurait également fâché une partie de l’électorat d’Écolo, notamment les électeurs ancrés dans une gauche syndicale ou associative.

Des Verts victorieux, mais pas indispensables

Il reste qu’au bilan, les écologistes ont été les seuls véritables vainqueurs du scrutin. Il leur appartient désormais de fidéliser le plus possible d’électeurs, en marquant un maximum de points tant en ce qui concerne l’écologisation des économies wallonne et bruxelloise que des réformes démocratiques. Qu’ils ne soient mathématiquement pas indispensables à la majorité wallonne ne leur facilitera pas les choses, même si PS et CDH n’ont pas vraiment intérêt (au moins en début de législature) de « jouer avec leurs pieds » et même s’il a été répété par Écolo que sa présence au gouvernement bruxellois (où les écologistes sont mathématiquement indispensables) était liée à celle dans la majorité wallonne.

Un autre fait marquant du scrutin est la disparition de l’extrême droite francophone qui n’obtient plus un seul élu, tant à Bruxelles qu’à Namur. Elle paie ses divisions, ses innombrables problèmes judiciaires et l’inexistence politique de ses représentants dans les Parlements au cours des législatures écoulées. La peur de la crise qui vient pourrait également avoir poussé des anciens électeurs du Front national à un vote plus « utile ». Le MR n’en a pas profité, l’autre grand perdant du scrutin étant assurément Didier Reynders qui a complètement loupé son pari de ravir au PS la première place du côté francophone. Dès lors, les semaines qui ont suivi le scrutin ont été le théâtre d’un débat assez vif entre membres du Mouvement réformateur, notamment sur les cumuls de leur président. Celui-ci a bien essayé de se consoler avec le fait qu’à Bruxelles, le MR est bien redevenu le premier parti. Mais il le doit surtout au recul du PS bruxellois qui, répétons-le, a été davantage sanctionné que le PS wallon.

Une nouvelle stratégie flamande ?

Le paysage politique flamand, lui, évolue une fois de plus en sens inverse. Les partis qui s’affichent clairement à gauche (le SP.A et Groen !) sont en recul. Surtout, le paysage politique flamand est de plus en plus fractionné, avec quatre partis dans un mouchoir de poche entre 15% et 13% (le Vlaams Belang, le SP.A, le VLD et la N-VA) derrière le CD&V qui conforte son rôle de première force politique flamande, même si c’est à un niveau tendanciellement de plus en plus bas. Le parti du Premier ministre Van Rompuy ne souffre pas trop de l’éclatement du cartel avec la N-VA, dont le succès tient autant à la popularité de son président Bart De Wever qu’à deux ans de patinage très peu artistique en matière de réformes institutionnelles. Le VLD, lui, paie autant ses tentatives malencontreuses de débauchage de représentants du parti populiste LDD qu’un profil trop peu flamand sur le plan institutionnel. Celui-ci est en partie responsable de son éviction de la négociation pour une coalition flamande qui associera dans une formule inédite, le CD&V, la N-VA et le SP.A, malgré le souhait du Premier ministre fédéral de voir le VLD y figurer. Une telle configuration très marquée sur le plan communautaire risque en tout cas de ne pas rendre aisées les prochaines négociations entre entités fédérées, sur le plan de la poursuite de la réforme de l’État comme sur le plan budgétaire.

La Belgique en décroissance

Les perspectives économiques et budgétaires sont en effet plus que sombres. En 2009, la Belgique devrait connaître une décroissance de son PIB de l’ordre de 5%, le déficit des finances publiques serait de près de 6% du PIB, faisant repartir la dette publique dans la direction des 100% (on en serait à 106% en 2014) ! Le fédéral a prévu de revenir à l’équilibre pour 2015, ce qui impliquera un effort de 20 milliards (en recettes ou en dépenses) étalé sur six ans, soit 3,5 milliards par an… Il est donc impensable que les Régions et les Communautés ne participent pas à l’effort.

Pour les partis flamands, celui-ci devrait être proportionnel à la part du fédéral et des Régions et Communautés dans les finances publiques, soit 60% pour le fédéral, 25% des Communautés et des Régions, les communes devant, elles, assurer 15% de l’effort… Une fois n’est pas coutume, la discussion s’annonce très dure, d’autant que les partis flamands pourraient être tentés d’adopter la tactique préconisée par Bart Maddens, politologue de la KUL. Celui-ci invite les Flamands à appliquer une nouvelle méthode pour forcer les partis francophones à accepter une réforme de l’État. Il s’agit en substance d’une stratégie de pourrissement où la Flandre cesserait d’exiger une réforme de l’État rapide, mais laisserait « venir » les demandes francophones en matière de financement des entités fédérées et particulièrement de Bruxelles et de la Communauté française, leur présentant une fin de non-recevoir jusqu’à pousser les francophones à négocier des réformes substantielles… Parallèlement, la Flandre devrait utiliser au maximum ses compétences et ses moyens financiers pour contrer les effets de la crise, par exemple en apportant des compléments aux allocations familiales. Insensiblement, le débat intrafrancophone pourrait donc revenir, comme dans les années nonante, sur le délicat arbitrage entre les besoins en matière de sécurité sociale et ceux en matière d’enseignement et de culture au sens large…