Après nous, les mouches ?

Anathème

La question du souvenir qu’ils laisseront est une de celles qui taraudent les hommes depuis toujours. Élever des pierres pour l’éternité, embaumer les corps pour qu’ils défient le temps, écrire des œuvres qui, par de faibles papiers, se transmettront de génération en génération, de copie en copie, araser les montagnes, graver le marbre, couler l’effigie des dieux et des maitres dans le métal, tous les moyens sont bons. Notre planète s’en trouve envahie et scarifiée jusqu’en ces régions les plus reculées. Elle porte ainsi à jamais les stigmates du passage de l’homme.

Ces traces racontent le défi au vide lancé par l’être humain, défi perdu d’avance, même alors que nombre de ces marques demeureront longtemps après que l’homme aura disparu. Jusqu’à la fin des temps terrestres.

Et nous ?

Nous avons trouvé le moyen de reproduire l’écrit à l’infini pour un cout dérisoire et nous cherchons à présent à libérer l’écrit de la matérialité. Nous avons inventé l’incarnation de la lumière du moment, en images fixes et mobiles, et nous nous empressons de nous libérer de tout support au profit de fichiers numériques et d’écrans. Nous avons réussi à emprisonner les sons dans des objets dont nous nous défaisons à tour de bras, à l’avantage de stockages numériques.

Et demain, sans doute, nous ne possèderons même plus de fichiers numériques, juste des droits d’accès, par internet interposé, à des données stockées partout. Ou nulle part.

Et, après-demain, quand aura disparu le dernier appareil capable de stocker et de lire un .pdf, de visionner un .jpg, de projeter un .avi, de diffuser un .mp3, laisserons-nous un monde vide de notre présence ? Nos Aristote, Nicola Porpora, Nadar et Méliès disparaitront-ils à jamais ; sans espoir qu’un jour un archéologue découvre, sous les décombres d’un temple de nos dieux modernes, dans un coffre de banque, un objet étrange qu’il restaurera, interprètera et restituera à la lumière et offrira à sa propre culture ? Dans quelle bibliothèque de monastère, dans quelle amphore enterrée en plein désert, derrière quelle infecte peinture, sous quelle couche d’éboulis trouvera-t-on nos œuvres ?

Il faut se faire une raison : tout ceci disparaitra. Ne laisserons-nous aucun souvenir ? Heureusement, non.

Nos futs de déchets nucléaires hantent les fosses marines, nos sacs plastiques tapissent le fond des océans, nos «  centres d’enfouissement technique  » parsèment le globe, nos dépôts clandestins d’ordures conquièrent les lieux les plus reculés, du Sahara au Toit du monde. Il n’est pas jusqu’à l’espace qui ne soit peuplé de vis, boulons, satellites déclassés et détritus divers.

Rassurons-nous donc, l’on se souviendra longtemps de nous, sans doute plus longtemps que de toute autre civilisation. Nous aurons en outre le privilège d’être les premiers à léguer aux générations futures des ordures au lieu de créations artistiques et intellectuelles.

Qu’importe ce que l’on fait, pourvu que l’on soit le meilleur. N’est-ce pas là le crédo de notre civilisation ? Ne nous sommes-nous pas montrés à sa hauteur ?