Néolibéralisme(s)

En mars 1984, La Revue nouvelle proposait un numéro spécial tout entier consacré aux néolibéralismes. Le pluriel était déjà de rigueur et les contenus visaient à montrer toute l’étendue du spectre de ce qui était décrit comme un « courant d’idées dominant et pour beaucoup relativement séduisant, notamment à partir de l’analyse globale qu’il propose de la société » [1]. Trente-trois ans plus tard, on ne peut plus réduire le néolibéralisme à un « amalgame d’idées » participant d’un même courant : au-delà d’un corpus doctrinaire, c’est à une réalité pratique que nous sommes désormais confrontés.

Les critiques des années 1960 considéraient les travaux des fondateurs du néolibéralisme comme de simples descriptions formulées par quelques économistes relativement isolés face au keynésianisme qui dominait alors. Les critiques des années 1980 commençaient seulement à s’inquiéter de la « philosophie » des néolibéraux à la suite du cours de Michel Foucault au Collège de France donné entre 1978 et 1979 [2]. Mais ces mêmes critiques, en ce compris celles que La Revue nouvelle formulait en 1984, continuaient à reconnaitre à certains des économistes néolibéraux leur habileté à décrire des systèmes sociaux. Ce n’est finalement que très tard qu’une critique du néolibéralisme comme projet (...)

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Les mutins du HMS Brexit

A l’heure où « l’article 50 » va enfin être actionné par le gouvernement de Theresa May, l’Ecosse menace de prendre le large et l’Irlande du Nord connaît une poussée spectaculaire du Sin Fein, devenu tardivement pro-Européen. Il nous paraît dès lors instructif de revenir sur des dimensions sous-estimées du Brexit : les facteurs impériaux et nationaux. L’intérêt du cas britannique est de nous offrir un emboîtement de ces différents facteurs : les nations écossaises et d’Irlande du Nord [11] au sein d’un Royaume-Uni (UK) dominé par l’Angleterre post impériale, et cette dernière enchâssée « à l’insu de son plein gré » au sein de l’UE. Il nous indique aussi combien les dimensions nationales peuvent être têtues, ce (...)

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Journée internationale de lutte pour les droits des femmes

La journée internationale de lutte pour les droits des femmes, c’est l’occasion de souligner que les mécanismes de la domination masculine sont à l’œuvre dans tous les champs de la société, en ce compris dans les milieux intellectuels et artistiques. Pire encore, même lorsqu’il s’agit d’analyser cette domination et les moyens de la contrer, les hommes ont souvent tendance à monopoliser l’attention voire la parole.

Pour ce 8 mars, La Revue nouvelle a choisi de prendre un contrepied radical, et de mettre en valeur quelques contributions d’auteures qui traitent de la domination masculine, des luttes et des revendications féministes.

Nous republions à cette occasion et en accès libre le dossier (...)

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Enfants du hasard, un film de Thierry Michel et Pascal Colson

Parlant de Joli Mai, Chris Marker disait : « Ce film voudrait s’offrir comme vivier aux pêcheurs de passé de l’avenir. À eux de tirer ce qui marquera véritablement et ce qui n’aura été que l’écume. » [20] Il décrivait ainsi l’approche documentaire comme une proposition offerte en partage à des spectateurs et spectatrices. Dans le même esprit, Thierry Michel et Pascal Colson nous font cadeau de leur film Enfants du hasard en nous invitant à lui donner du sens ou des sens et cela sans jamais illustrer une idée ou démontrer un propos. Bien au contraire, ils donnent la parole aux images, au cadre, au montage, la matière visuelle et sonore consituant le message même. Le résultat est un film très dense que (...)

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Radicalisation de la menace sur le travail social

Environ 800 personnes se sont rassemblées ce jeudi 16 février, place Poelaert à Bruxelles, contre la Proposition de loi modifiant le Code d’instruction criminelle en vue de promouvoir la lutte contre le terrorisme [22]. À l’initiative du rassemblement, nous retrouvons un nombre impressionnant d’organisations [23] dont le collectif « École en colère ». Alors que les assistants sociaux sont un public majoritairement peu mobilisé politiquement, s’inscrivant dans une conception normative de leur travail [24], un premier rassemblement de cette ampleur mérite une attention particulière... Un contexte politique tendu

Cette mobilisation s’inscrit dans un contexte politique où le contrôle des personnes en (...)

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Discriminons rentable !

Récemment invité à participer à un débat à Saint-Gall avec mon ami Josef Ackerman, « les transactions pénales : un modèle de justice sociale efficace », je me suis intéressé de plus près aux transformations du système belge.

On ne peut m’empêcher de penser que le gouvernement fédéral réalise, pour l’instant, un véritable prodige : il arrive, à force de réformes menées tambour battant, à abattre systématiquement les restes déjà vermoulus de l’État-providence à la belge. Les transactions pénales, ce moyen efficace de dispenser les riches d’assumer les délits forcément mineurs qu’ils commettent, constituent un merveilleux exemple de cette modification profonde de l’action publique dans le sens d’une protection accrue (...)

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L’illusion du repli national

Quelques années après une opposition massive de la population au Traité budgétaire européen, les récentes tensions autour du CETA, le Brexit ainsi que les échéances électorales « à risque » dans plusieurs pays fondateurs de l’Union européenne (UE) posent la question des mérites de l’appartenance à une UE sourde, dit-on, aux intérêts des citoyen(ne)s. Des voix s’élèvent pour réclamer la restauration de la souveraineté et de l’autonomie économique nationales au travers d’une sortie de l’Union.

Une telle démarche reviendrait à affronter seul la mondialisation et ses vecteurs de diffusion, c’est-à-dire essentiellement les marchés financiers et les grandes entreprises transnationales, lesquels mettent les territoires (...)

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Pologne, cimetières et solidarités

Quand il m’a parlé des visites au cimetière le 1er novembre, je me suis souvenu des récits d’Andrzej Stasiuk : « Le jour des Défunts » et « Les feux follets des morts » - publiés dans le mélancolique recueil Fado. J’ai découvert l’écrivain polonais il y a une dizaine années ; il vit dans les Carpates, près de la frontière ukrainienne, au pays des Lemkos - peuple ruthénien déporté lors de l’opération Vistule, en 1947. Ces récits aussi tranchants que tendres d’un Polonais sillonnant l’Europe post-communiste sont captivants. Les chemins de Stasiuk croisent souvent les miens, venus de l’autre côté : Transylvanie, Montagnes d’Albanie, plaine hongroise, Ukraine subcarpatique, Slovénie, Valachie, Pologne… Son regard (...)

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Papiers pour tous ou tous sans papiers !

L’année 2015-2016 fut une année pour le moins agitée pour ceux et celles qui prêtent attention à la thématique migratoire, et de surcroit à la mobilisation de migrants en vue d’obtenir un titre de séjour en Belgique. L’accord du gouvernement Michel réduisait déjà à peau de chagrin les chances d’obtenir une grande campagne de régularisation tant revendiquée par les collectifs de migrants et les associations qui les soutiennent. Seule la procédure de la demande d’asile, dont les modalités et les droits attenants sont contenus dans la Convention internationale de Genève, devait désormais permettre d’être légalisé en Belgique. Mais ce fut sans compter avec la « crise des réfugiés » à l’été 2015, muée rapidement (...)

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Vous reprendrez bien 20 ans d’austérité ?

Début janvier, en guise de vœux pour la nouvelle année, le gouvernement fédéral a déposé au Parlement trois projets de loi qui touchent au cœur de notre modèle social. Sont visés : la Sécu, la loi salariale de 1996 et le « travail faisable et maniable » (dans un texte fourretout couvrant le calcul des heures de travail, le don de congé conventionnel, les temps partiels, les groupements d’employeurs…).

Ces textes sont de nature à bouleverser notre organisation sociale et économique et constituent d’importants reculs qui, s’ils avaient vu le jour en Grèce (pensons à la Troïka) ou en France (souvenons-nous de la « loi travail »), auraient suscité dénonciations et mobilisations citoyennes.

Heureusement (...)

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Soyons clairs !

Le scandale Publifin fait les choux gras de la presse depuis un moment, maintenant. Il a provoqué la démission de Paul Furlan d’un de ses cinq mandats (selon Cumuleo), celle du conseil d’administration de Publifin, ou presque, celle du chef de cabinet de Maxime Prévot des mandats rémunérés qu’il cumulait et celle de Claude Parmentier de son poste de chef de cabinet adjoint du précité Furlan. Il a aussi, à n’en pas douter, fait saigner le cœur de bien des socialistes, provoqué l’indignation de nombre d’humanistes et le dégout pour la gabegie publique de hordes de libéraux.

Il a aussi causé une avalanche de déclarations emphatiques sur le fait que, cette fois, c’est fini : on va nettoyer les écuries (...)

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Derrière le déclin du livre, la surproduction et la concentration

Régulièrement, des prophètes annoncent le début de la fin du livre. Le choc du numérique et la popularisation foudroyante d’Internet auraient sonné le démantèlement du modèle éditorial du XXe siècle et le livre serait chaque année plus moribond ; la lecture et l’esprit critique eux-mêmes seraient menacés d’extinction [47] ! Au-delà du fantasme décliniste de la disparition de « notre civilisation lettrée », ces cris d’orfraie révèlent la grande incompréhension qui entoure la transformation du monde et du statut du livre ; ils dissimulent aussi les rapports de force au sein du champ éditorial.

Le mot même de « livre » n’est pas aussi clair qu’il semble l’être. Dans l’imaginaire social, il a tendance à se (...)

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Les big data épuisent-ils la culture ?

La dimension virale colle au numérique. Il est devenu banal de s’émerveiller de cette propagation magique, irrésistible d’images, de mots, de sons et de schémas de pensée. Cela englobe les besoins de communication de tout un chacun, au quotidien, et crée le besoin d’une nouvelle efficacité naturelle, comme si nous étions dotés de facultés inédites et plus performantes pour envoyer et recevoir des signaux avec un élargissement surprenant du champ d’action. La dimension épidémique construit ainsi un imaginaire glorieux et non questionné de l’envahissement de l’humain par le numérique. Une sorte de fatalité générale, qui s’impose, et que porte un discours dominant de propagande type « aubaine universelle ». (...)

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