Grande distribution

« Un responsable alimentation est attendu à la caisse sept. » Francine écrase sa clope mal roulée dans le cendrier brinquebalant, fixé sur le mur attenant à l’entrée de chargement. Elle remonte d’une main frissonnante les manches de son gros pull sous son uniforme. Parmi ses missions, il y a le réassort des rayons réfrigérés. Elle y a « développé une tendance au rhume permanent », comme elle le dit en rigolant.

Elle zigzague entre les montagnes de caisses et passe sa carte RFID sur le lecteur magnétique qui, d’un seul geste, ouvre la porte du magasin et relance l’enregistrement de son temps de travail. Elle pénètre en courant dans le magasin et accélère jusqu’à la caisse. À peine y est-elle arrivée que l’assistant manageur la hèle : « Francine, passe au bureau après, veux-tu ? ». Elle doit chercher un prix : un yaourt dont le code-barres est illisible. C’est de plus en plus courant sur les produits blancs : pour économiser sur l’emballage, les fabricants utilisent des encres qui ne tiennent pas sur la durée. Le prix, elle ne le connait pas par cœur et pour cause car les prix changent toutes les semaines. Ces changements ne concernent que quelques centimes d’euro, mais elle ne peut pas se tromper : l’assistant manageur surveille attentivement les responsables. (...)

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Catalogne : d’un référendum l’autre

« Je demande formellement la tenue d’un référendum. Je compte sur le gouvernement pour qu’il se montre à la hauteur de ses responsabilités. […] Lorsque les citoyens demandent un référendum parce qu’ils veulent s’exprimer, la réponse ne peut se résumer à un : “Ne vous inquiétez pas, il n’y a rien de grave, ayez confiance en moi.” De qui se moque-t-on ? Je ne peux croire que nous soyons face à un régime à ce point populiste. […] Devant une demande aussi légitime, en comptant sur un appui aussi vigoureux, je ne peux imaginer qu’un gouvernement démocratique puisse la balayer du revers de la main. […] Cela reviendrait à fouler au pied toutes les proclamations sur le dialogue. (…) Ceci est la voix des citoyens, elle est facile à écouter et il convient de le faire. »

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Que faire de Lénine ?

Quittant Zurich pour Petrograd fin mars 1917, le fondateur du bolchévisme voulait déclencher l’insurrection sur les cinq continents en commençant par la Russie. Bousculant la géographie, l’histoire et la théorie de Marx, il avait puisé sa certitude inébranlable et forgé son mode d’action dans les œuvres intellectuelles et programmatiques d’une intelligentsia radicale coupée du peuple. La complicité d’une Allemagne sur la défensive lui permit d’atteindre la capitale d’un Empire moribond, dévasté par la Grande Guerre et décapité par Février. Après la prise de pouvoir d’Octobre, le régime bolchevique étendit son emprise par une épuration continue, et emprisonna nombre d’esprits dans le cercle magique de son (...)

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Une affaire de Roms, moment de vérité européenne

Récit de vie

2013. Une main, parmi tant d’autres, tendue dans la rue. Le temps d’y prêter attention, de dépasser la chape de méfiance, de s’arrêter pour de bon, de ne plus écouter les mises en garde bien intentionnées. Un long temps pour découvrir au-delà de la mendiante une concitoyenne européenne, accompagnée de trois enfants, qui lutte en bord de rue pour sortir de la détresse. S’en sortir à Bruxelles ? Frapper avec cette femme Rom à la bonne porte : « travail d’émancipation des femmes ; initiatives pour augmenter le sens de la citoyenneté ; aide sociale ; point d’appui pour Roms et Gens du voyage à Bruxelles »… Las ! Aucun appui, ni en aide ni même en conseils ; il reste à se débrouiller entre (...)

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Au-delà du souffle europhile : les non-dits de Macron

Quelques jours après les importants discours sur « l’état de l’Union » du président de la Commission et celui de Theresa May sur les perspectives du Brexit, Emmanuel Macron exposait ce mardi sa vision de l’Europe pour la décennie à venir. La date avait été programmée de manière à conforter une Angela Merkel qui devait être réélue dans un fauteuil. Les électeurs allemands en ont toutefois décidé autrement.

Alors qu’il devait durer 45 minutes, le speech du président français s’est étendu sur 1h30. Son intervention pleine de souffle a certainement mis du baume au cœur de ce qui reste d’europhiles sur le continent. Elle contraste avec les discours de ses prédécesseurs qui manquèrent cruellement de vision pour (...)

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Ça finira mal (mais pas de sitôt)

Tout ça finira mal, c’est certain. C’est certain. C’est même une constante historique : un jour les miséreux se rendent compte qu’ils sont nombreux, un jour ils n’ont plus rien à perdre, un jour ils sont le dos au mur. Alors ils sortent, pendent les puissants, violent leurs femmes, brulent leurs maisons, crachent dans leur whisky trente ans d’âge, lacèrent les sièges de leur Maserati. Et il faut tout recommencer.

Un jour, bien sûr, mais plus tard, pas de sitôt. L’expérience enseigne en effet que le peuple peut supporter une misère effroyable et, avant Germinal et les grèves insurrectionnelles, nous en avons encore sous la pédale. Or, il se fait qu’une Maserati donne envie d’une Ferrari, un trente ans, (...)

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À tous nos monstres

« On ne peut tout dire, mais les monstres ne meurent pas, ce qui meurt est la peur qu’ils inspirent. [22] » À force de vouloir à tout prix les tuer, on ne voit peut-être plus les monstres et on a un monde de peur [23].

Les articles qui composent ce dossier ne sont pas homogènes, et il ne s’agit pas de les faire rentrer dans une forme. Le dossier est un peu monstrueux : tant mieux, c’est de cela qu’il s’agissait de parler ! Tout de même, on y distingue une sorte de fil rouge, car un rapport avec nos monstres est possible, nécessaire, souhaitable ou indispensable… Ce rapport ne passe pas par la négation, la disparition ou la domestication : il faudrait écouter plutôt que faire taire.

Mais (...)

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Dépasser l’« Appel du 19 juin », réformer radicalement la Wallonie et Bruxelles

Un des rares bienfaits du vaudeville auquel nous assistons depuis le 19 juin est que les opinions francophones semblent enfin découvrir le labyrinthe institutionnel wallono-bruxellois. Tôt ou tard, les partis francophones devront rouvrir le débat relatif aux réformes nécessaires au renouvellement de la démocratie en Wallonie et à Bruxelles. L’enjeu est la survie, le redressement et l’autodétermination de la Wallonie et de Bruxelles. Une opinion de Pierre Delagrange.

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Le CDH serait-il suicidaire ?

L’annonce tonitruante du retrait du CDH hors des gouvernements de Wallonie, de la Communauté française et de Bruxelles-Capitale a de quoi laisser perplexe. Voilà qu’un parti qui, scrutin après scrutin, sondage après sondage, ne cesse de perdre ses électeurs, mais se rêve soudain en faiseur de rois. Au risque de se suicider. Ou de suicider l’espace politique francophone. Analyse à chaud.

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Israël-Palestine – 1967 : Six jours et un demi-siècle tous droits dans le mur

Ce 5 juin 2017, cela a fait cinquante qu’éclatait la « Guerre des Six Jours ». Cette guerre a eu des conséquences dramatiques, mais a également (et paradoxalement) ouvert une fenêtre d’opportunité à la normalisation israélo-palestinienne, avant de se refermer dans le sang et l’amertume. Retour sur cinq décennies qui ont profondément transformé les sociétés israélienne et palestinienne.

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La globalisation sur le divan

Les obstacles à la diffusion de la psychanalyse dans d’autres aires culturelles que la nôtre nous en apprennent peut-être autant sur la contingence historique de l’invention freudienne que sur la place de l’individu et de ses troubles dans des sociétés non-occidentales. Dans une première approche, c’est la globalisation comme processus d’individualisation et d’autonomisation qui semble révéler certains de ses dessous au travers du prisme de la psychanalyse. Mais à y regarder de plus près, c’est le freudisme lui-même qui se trouve sur le divan de la globalisation comme sécularisation du divin.

« Quoi qu’il en soit, la psychanalyse que j’ai vue, au cours de ma longue existence, se répandre dans tous (...)

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Algorithmocratie. L’économie numérique, un nouvel obscurantisme fondé sur la recherche de l’efficacité ?

L’essor de l’économie numérique repose sur les progrès de l’informatique qui permettent de collecter un volume incommensurable de données et de les traiter grâce à des capacités de calcul sans cesse accrues. « En 2013, il y aurait eu environ 1.200 exaoctets d’informations stockées dans le monde, dont moins de 2 % sous forme non numérique. Il est extrêmement difficile de se faire une représentation claire d’un tel volume de données. Seraient-elles sous forme de livres imprimés qu’elles couvriraient la superficie totale des États-Unis sur cinquante-deux strates d’épaisseur. Sous forme de CD-ROM empilés, elles s’étireraient jusqu’à la lune en cinq piles séparées. […] La croissance de la quantité d’informations (...)

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Experts médiatiques

Les médias d’information ont fréquemment recours à des « experts », c’est-à-dire des spécialistes interviewés dans le but d’éclairer un fait d’actualité, notamment lorsque celui-ci est présenté comme complexe ou spécialisé ou pour mettre en perspective ce qui est présenté comme un fait de société. Sociologues, climatologues, criminologues, sismologues et autres politologues sont devenus des figures récurrentes, presque banales, des plateaux de télévision et de la presse quotidienne ou hebdomadaire. Tout dossier journalistique un tant soit peu étoffé semble devoir donner la parole à au moins un « expert », et si possible à deux, qui pourra alors donner des éclairages différents, voire opposés, constituant par là (...)

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Néolibéralisme(s)

En mars 1984, La Revue nouvelle proposait un numéro spécial tout entier consacré aux néolibéralismes. Le pluriel était déjà de rigueur et les contenus visaient à montrer toute l’étendue du spectre de ce qui était décrit comme un « courant d’idées dominant et pour beaucoup relativement séduisant, notamment à partir de l’analyse globale qu’il propose de la société » [67]. Trente-trois ans plus tard, on ne peut plus réduire le néolibéralisme à un « amalgame d’idées » participant d’un même courant : au-delà d’un corpus doctrinaire, c’est à une réalité pratique que nous sommes désormais confrontés.

Les critiques des années 1960 considéraient les travaux des fondateurs du néolibéralisme comme de simples descriptions (...)

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Papiers pour tous ou tous sans papiers !

L’année 2015-2016 fut une année pour le moins agitée pour ceux et celles qui prêtent attention à la thématique migratoire, et de surcroit à la mobilisation de migrants en vue d’obtenir un titre de séjour en Belgique. L’accord du gouvernement Michel réduisait déjà à peau de chagrin les chances d’obtenir une grande campagne de régularisation tant revendiquée par les collectifs de migrants et les associations qui les soutiennent. Seule la procédure de la demande d’asile, dont les modalités et les droits attenants sont contenus dans la Convention internationale de Genève, devait désormais permettre d’être légalisé en Belgique. Mais ce fut sans compter avec la « crise des réfugiés » à l’été 2015, muée rapidement (...)

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