L’Amérique latine à la croisée des chemins

L’Amérique latine a-t-elle loupé l’opportunité de réaliser le grand bond en avant que bien des commentateurs lui prédisaient il y a quelques années ? Avec l’enracinement de la paix et de la démocratie, une conjoncture économique favorable et des politiques publiques volontaristes, la trajectoire des pays d’Amérique latine ne pouvait apparemment que les rapprocher des pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord. Ce mouvement de convergence se manifestait tant sur le plan politique, avec la montée de la démocratie représentative et le respect grandissant des droits de l’homme, qu’économique avec la création du Mercosur (calqué en partie sur le modèle du marché commun européen). La croissance des PIB d’un certain nombre de pays de la région, depuis le milieu des années 2000, incitait également à l’optimisme.

L’hypothèse de départ qui servira de fil conducteur à ce dossier postule qu’une rupture est intervenue dans cette trajectoire. Cette remise en cause témoigne de l’épuisement en dernière instance d’un modèle de gouvernance ainsi que d’une crise de la représentation politique que les gouvernements progressistes n’ont pas été en mesure d’anticiper quand ils ne l’ont pas alimentée par des pratiques népotistes et clientélistes. Les gauches au pouvoir ont, en (...)

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Ressources naturelles. Enjeu majeur pour l’avenir de nos sociétés

Nous vivons dans un monde matériel, chantait en boucle Madonna en 1984. Le material world de la material girl fait allusion à la richesse, mais porte l’ambigüité sémantique entre richesse et matériaux. Cette chanson est un hommage au classique de Marilyn Monroe, Diamonds Are Girl’s Best Friend (Gentlemen Prefer Blondes, Howard Hawks, 1953). Ici, nous n’aborderons pas l’analyse féministe de cette culture populaire, mais bien le lien entre richesse et matérialité des avoirs. Les diamants que souhaite Marilyn dans sa chanson iconique sont des cristaux de carbone à haute valeur économique. Ces cristaux de carbone sont issus de processus géologiques qui se réalisent sur la longue durée. Certains diamants (...)

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Politique et violence, une explosive alchimie

La violence est omniprésente en politique. Elle l’est, par exemple, au travers des affrontements parfois musclés entre les adversaires du jour qui sont souvent les partenaires du lendemain. On accuse l’autre du pire, on l’invective, on le dénigre, voire on en vient aux mains dans un hémicycle.

Il y a une théâtralisation des divergences, une sorte de rituel dont l’objectif semble être de suggérer que, derrière les ressemblances visibles, il y aurait des différences profondes.

Mais, à côté de cette mise en scène de la violence, il y a une violence réelle. Celle qui se développe vis-à-vis des minorités et des minorisés — les femmes, les un-peu-trop-basanés, les pas-assez-riches — est d’une tout autre (...)

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Dans la guerre

Arkadi. Il a les lèvres qui tremblent dès qu’il en parle. Après, il lui faut quelques bières, et une cargaison de cigarettes, fumées fébrilement les unes après les autres, pour que revienne le goût de vivre. Allumer celle qui vient avec le reste de la précédente. C’est peut-être ça, griller sa vie, faire remonter le niveau de nicotine, pour arriver tout simplement à faire face. À vivre. Il raconte, il ne feint pas, il ne ment pas. Il assume, tout. Il regarde en face. Il creuse, il analyse. Il décrit.

Il écrit, aussi.

Cela fait des nœuds, des boucles. C’est indémêlable. Il a eu beau tourner ça dans tous les sens, comme il le dit, il n’est pas sûr d’avoir trouvé la réponse.

Parfois cependant, (...)

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Populisme, le parti pour le tout ?

Un spectre hante l’Europe, le populisme. Le propos est connu, comme celui du « retour des années trente » ou du « réveil des vieux démons ». L’Europe abriterait un monstre en son sein, toujours prêt à reprendre du service dans différentes circonstances, notamment celles d’une confrontation à « l’Autre ». Et si le peuple s’avère mauvais – car c’est quand même lui qui vote populiste –, il faudrait adopter la solution attribuée par Brecht à l’Union des écrivains et décider « d’en élire un autre ». Mais le phénomène semble dépasser le continent, à en croire certains politologues et journalistes qui utilisent le terme pour désigner des mouvements ou régimes qui vont des Philippines aux États-Unis, du Venezuela à la Pologne, (...)

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Mort pour nous

S’il est une épreuve dans laquelle on reconnait l’humaniste, l’homme de bien, c’est celle du dépassement des apparences, pour voir un semblable dans le réprouvé, le paria, le déclassé, pour tendre la main à la loque humaine, pour accueillir la parole du « monstre », pour réconforter le difforme.

Pour y parvenir, il faut se montrer capable de s’abstraire des discours convenus, des ragots, des hurlements de la meute et des idées reçues. Quand les médias dénoncent, quand le public lynche, il faut oser sortir du groupe et forger sa propre opinion. Hier, Dreyfus, aujourd’hui Snowden, avant-hier le Chevalier de La Barre, aujourd’hui Yvan Mayeur… la liste est longue de ceux que tout accusait, que tous (...)

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Féminismes en lutte

« Le féminisme soulève une question fondamentale, une question si fondamentale et brutalement posée aujourd’hui que rien n’échappe à son interpellation : organisations, mouvements et individus, chacun s’interroge et se justifie déjà. » Ces mots datent de 1974, ils furent publiés dans le dossier « Naissance de la femme » de La Revue nouvelle.

Nous sommes en 2018 et les féminismes continuent inlassablement à nous interpeler. Du #metoo aux débats sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG), de la précarisation qui touche avant tout les femmes à la part toujours trop restreinte de femmes dans les cénacles politiques, les débats médiatiques et les fonctions dirigeantes des institutions… tous ces exemples (...)

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Bienfaisante pauvreté

Récemment, Eurostat a publié de nouveaux chiffres relatifs au chômage. Il y est notamment indiqué que le risque pour les travailleurs et les chômeurs de connaitre une situation de pauvreté a considérablement crû au cours des dernières années. Le corolaire évident en est que l’ensemble de ces gagnepetits vit dans la crainte d’une fatale dégringolade.

Ce sont bien entendu des chiffres encourageants, puisqu’il est bien connu que les gens ordinaires ne comprennent que la peur et ne se bougent que s’ils sont sous le coup d’une menace suffisante. Là où les gens raffinés, les puissants, les élites seront motivés par l’accroissement de leurs revenus (primes, stock options, incentives, etc.) et de leur pouvoir (...)

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Poutine : Nomination Potemkine

Faut-il parler de la gouvernance au Kremlin ? Une très grande majorité de nos concitoyens ne porte aucune attention à la Russie et encore moins à Poutine. Quel sens donner au modèle autocratique que nous propose le Kremlin ? Que nous dit la Russie sur le monde dans lequel nous vivons ?

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Nouveaux ennemis

Les musulmans sapent nos valeurs occidentales. Les féministes sapent nos familles et notre identité. Les communistes et les syndicalistes sapent notre économie. Les parasites sapent la valeur-travail. Les migrants sapent notre modèle social. Nous savons tout cela.

Nos plus brillants intellectuels ont forgé des termes pour dénoncer avec nuance ces dangers qui nous menacent  : féminazis, néocommunistes, assistés, Grand Remplacement, islamisation, islamogauchiste sont quelques-uns d’entre eux. Utilisés à bon escient, c’est-à-dire jetés au visage des gens qui nous contrarient ou contredisent, ils affermissent nos positions et nous aident à résister.

Cependant, le plaisir d’être un chevalier sans (...)

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Songes et cauchemars des peuples

Le rêve est un fait social trop important pour être laissé à la seule psychanalyse et aux neurosciences. Dans un roman publié il y a plus de trente ans, Le Palais des rêves, le romancier albanais Ismail Kadaré imaginait un sultan ottoman collectant les songes de ses sujets pour y déceler des indices de sédition. Plus récemment, Bernard Lahire s’est lancé dans une Interprétation sociologique des rêves, alors que Xi Jinping développait son projet de « Rêve chinois » pour concurrencer le « Rêve américain ». Le rêve est donc à la fois une expérience nocturne individuelle, nourrie par la problématique existentielle du rêveur, et un phénomène sociopolitique diurne. Il est dès lors instructif d’arpenter les dimensions (...)

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Lutter pour les droits des femmes : un combat radical !

En ce 8 mars, journée internationale de lutte pour les droits des femmes, La Revue nouvelle prend le parti de la militance. Par opposition avec un discours qui occupe chaque jour une place croissante dans la sphère médiatique laissant entendre que l’égalité atteinte, il faudrait maintenant que les féministes revoient leurs revendications dans un sens bien plus consensuel, nous libérons quelques articles d’autrices résolument engagées, dont les propos sont empreints d’une bonne dose de radicalité !

Comme le soulignait Laurence Rosier dans une chronique parue l’an passé dans nos colonnes, sous l’accusation faite notamment aux féministes d’imposer un « politiquement correct » qui irait « trop loin » (...)

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Hantise (dé)coloniale

En 2010, La Revue nouvelle consacrait un dossier thématique aux études postcoloniales [48] qui mettait en exergue un regard renouvelé porté sur l’histoire coloniale et ses répercussions sur notre analyse des phénomènes contemporains. Près de huit ans plus tard, ces interrogations restent plus que jamais d’actualité et nous poussent à poursuivre la réflexion. Car, plusieurs décennies après la fin d’une majorité des occupations coloniales [49], en a-t-on vraiment fini avec la colonialité ? Parler ainsi de « colonialité du pouvoir », à la suite notamment d’Aníbal Quijano [50], revient à mettre en évidence une certaine continuité entre les formes contemporaines du pouvoir et celles qui se sont développées lors des (...)

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Moyen-Orient : vous avez dit « Axe chiite » ?

« Une guerre entre sunnites et chiites, avec la victoire de l’Iran en filigrane » est, de manière résumée, l’idée qui expliquerait au mieux la situation actuelle au Moyen-Orient. À grand renfort de concepts simplificateurs, tels que « croissant chiite », « corridor chiite », « camp sunnite », nombre de journalistes voire d’analystes finissent par réduire les bouleversements régionaux à une guerre de religions aux racines anciennes. Le fondamentalisme islamique serait l’ossature définissant le Moyen-Orient et organisant son histoire passée, présente et à venir. Or, mêlant à la fois idéologie et méconnaissance des réalités locales, ces positionnements, en plus de brouiller les cartes, empêchent de réellement (...)

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Paniques démographiques à l’Est

Au printemps 2017, un long voyage en train de Bruxelles à la ville grecque de Vólos – en passant par Vienne, Debrecen, Sibiu, Bucarest, Roussé, Sofia et Thessalonique – m’a fait traverser pour la première fois la Bulgarie. L’avantage des voyages ferroviaires, surtout dans cette partie de l’Europe où le réseau est proche de l’apoplexie, c’est la lenteur. Mais également le partage des compartiments de seconde classe avec des populations locales qui ne peuvent se payer une voiture ou un billet d’avion. Loin des centres urbains rénovés pour les city-trip, des aéroports aseptisés et des avions survolant le continent en ignorant les campagnes et les bourgades en déshérence, le train nous fait côtoyer d’autres (...)

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Intervention sociale et solidarités

Depuis l’avènement de ce que l’on nomme habituellement « État social actif », l’intervention sociale se transforme radicalement en Belgique. La fonction de contrôle est renforcée, les procédures se bureaucratisent et le domaine d’action des institutions constituant la « main gauche de l’État » est réduit à des territoires sans cesse plus morcelés. Ce phénomène n’est évidemment pas propre à la Belgique : il s’agit d’une évolution globale, observable à l’échelle européenne, voire de l’ensemble des pays occidentaux.

À contrario, dans le cadre d’une forme d’euphémisation de la fonction de contrôle, les travailleurs sociaux sont incités à développer une posture « d’accompagnement » qui fait la part belle à « (...)

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La démocratie participative en question

L’expression « démocratie participative » est relativement récente. Elle apparait aux États-Unis, à la fin des années 1960, au sein de mouvements contestataires. Depuis lors, elle s’est popularisée et est de plus en plus invoquée, aussi bien par des acteurs de la société civile que par des autorités publiques.

Pour d’aucuns, ces discours et les pratiques qui s’en inspirent seraient révélateurs d’un « nouveau paradigme de l’action publique » voire d’un « nouvel esprit de la démocratie ». De prime abord pourtant, l’expression semble relever du pléonasme. L’étymologie tout autant que les définitions les plus classiques de la démocratie, comme « gouvernement du peuple par le peuple », indiquent bien qu’il ne peut (...)

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Grande distribution

« Un responsable alimentation est attendu à la caisse sept. » Francine écrase sa clope mal roulée dans le cendrier brinquebalant, fixé sur le mur attenant à l’entrée de chargement. Elle remonte d’une main frissonnante les manches de son gros pull sous son uniforme. Parmi ses missions, il y a le réassort des rayons réfrigérés. Elle y a « développé une tendance au rhume permanent », comme elle le dit en rigolant.

Elle zigzague entre les montagnes de caisses et passe sa carte RFID sur le lecteur magnétique qui, d’un seul geste, ouvre la porte du magasin et relance l’enregistrement de son temps de travail. Elle pénètre en courant dans le magasin et accélère jusqu’à la caisse. À peine y est-elle arrivée que (...)

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À tous nos monstres

« On ne peut tout dire, mais les monstres ne meurent pas, ce qui meurt est la peur qu’ils inspirent. [107] » À force de vouloir à tout prix les tuer, on ne voit peut-être plus les monstres et on a un monde de peur [108].

Les articles qui composent ce dossier ne sont pas homogènes, et il ne s’agit pas de les faire rentrer dans une forme. Le dossier est un peu monstrueux : tant mieux, c’est de cela qu’il s’agissait de parler ! Tout de même, on y distingue une sorte de fil rouge, car un rapport avec nos monstres est possible, nécessaire, souhaitable ou indispensable… Ce rapport ne passe pas par la négation, la disparition ou la domestication : il faudrait écouter plutôt que faire taire.

Mais (...)

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Algorithmocratie. L’économie numérique, un nouvel obscurantisme fondé sur la recherche de l’efficacité ?

L’essor de l’économie numérique repose sur les progrès de l’informatique qui permettent de collecter un volume incommensurable de données et de les traiter grâce à des capacités de calcul sans cesse accrues. « En 2013, il y aurait eu environ 1.200 exaoctets d’informations stockées dans le monde, dont moins de 2 % sous forme non numérique. Il est extrêmement difficile de se faire une représentation claire d’un tel volume de données. Seraient-elles sous forme de livres imprimés qu’elles couvriraient la superficie totale des États-Unis sur cinquante-deux strates d’épaisseur. Sous forme de CD-ROM empilés, elles s’étireraient jusqu’à la lune en cinq piles séparées. […] La croissance de la quantité d’informations (...)

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Experts médiatiques

Les médias d’information ont fréquemment recours à des « experts », c’est-à-dire des spécialistes interviewés dans le but d’éclairer un fait d’actualité, notamment lorsque celui-ci est présenté comme complexe ou spécialisé ou pour mettre en perspective ce qui est présenté comme un fait de société. Sociologues, climatologues, criminologues, sismologues et autres politologues sont devenus des figures récurrentes, presque banales, des plateaux de télévision et de la presse quotidienne ou hebdomadaire. Tout dossier journalistique un tant soit peu étoffé semble devoir donner la parole à au moins un « expert », et si possible à deux, qui pourra alors donner des éclairages différents, voire opposés, constituant par là (...)

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