La dignité des boucs émissaires

La sécurité sociale est née de la menace que la misère faisait peser sur la prédation capitaliste. Pour sauver l’essentiel et par crainte d’une révolution prolétarienne, les puissants acceptèrent le compromis social-démocrate : l’abandon de la visée révolutionnaire contre la redistribution d’une faible partie de la plus-value de l’activité économique. Cette redistribution fut mise en place par le biais d’une régulation des rémunérations, mais également via des salaires différés, sous la forme de prestations assurantielles de solidarité. Le malade, l’invalide ou le chômeur pouvaient ainsi survivre en touchant une part du salaire que les actifs versaient à leur intention. Le chômage, dans ce cadre, était un incident et les allocations versées tenaient lieu de régime transitoire entre deux emplois. C’était sans compter sur le fait que, au fil du temps, il devint structurel, amenant un part croissante de la population à ne vivre que d’allocations.

On a largement décrit le bonheur qu’il y a à sacrifier à la valeur-travail : l’air vif sur les quais de la gare au petit matin, le dynamisme induit par le rugissement de la machine, l’exaltation d’être absorbé dans un processus productif, la satisfaction morale de se conformer aux ordres d’un chef de bureau, la joie simple (...)

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Les big data épuisent-ils la culture ?

La dimension virale colle au numérique. Il est devenu banal de s’émerveiller de cette propagation magique, irrésistible d’images, de mots, de sons et de schémas de pensée. Cela englobe les besoins de communication de tout un chacun, au quotidien, et crée le besoin d’une nouvelle efficacité naturelle, comme si nous étions dotés de facultés inédites et plus performantes pour envoyer et recevoir des signaux avec un élargissement surprenant du champ d’action. La dimension épidémique construit ainsi un imaginaire glorieux et non questionné de l’envahissement de l’humain par le numérique. Une sorte de fatalité générale, qui s’impose, et que porte un discours dominant de propagande type « aubaine universelle ». (...)

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Poker menteur (conte de Noël)

Tout a commencé, bêtement, la semaine dernière sur un coup de tête. Comme tous les jeudis soirs, c’était poker menteur dans l’arrière-salle du Café « Chez Bart et Charlie ». Elke et Jacqueline, deux sacrées délurées, nous servaient. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Depuis des années, nous avons pris l’habitude de jouer par équipes. D’un côté, comme de coutume, il y avait le docteur X., spécialiste renommé des Voies et Moyens respiratoires à l’hôpital E. (pas de noms, Maggie pourrait nous lire !) et mon ami Lorenzo qu’une heureuse issue venait de libérer de ses obligations carcérales. Il purgeait une peine outrancière pour une ridicule histoire de faux billets de 15 tengues kazakhs.
De l’autre côté de la table, siégeaient votre serviteur et le célèbre professeur de Droit constitutionnel Marc-Eudore Delpuydaele de l’Université.

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La démocratie : un conte de fées

Longtemps, le monde fut dominé par la noblesse : sans rang, pas de pouvoir. Longtemps, des fortunes marchandes et industrielles se constituèrent à l’écart des châteaux, en marge d’un monde régi par les propriétaires terriens. Mais, au fil du développement des bourgs qu’elle habitait, la bourgeoisie sentit croitre son ambition. Quand elle fut assez puissante et que l’Ancien Régime fut suffisamment décati, elle sortit du bois et de ses échoppes pour conquérir le pouvoir.

Il fallait bien s’opposer aux anciens maitres, aussi était-il commode de se référer à la démocratie. Liberté, égalité, fraternité promettaient un nouveau pouvoir à nul autre pareil. Hélas, on est bien seul au sommet et les bourgeois, à (...)

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Vladimir l’Européen

Des observateurs et analystes de la politique russe n’ont pas manqué de nous mettre en garde depuis plusieurs années. Loin de constituer uniquement un « virage autoritaire » visant à reprendre en main une Russie exsangue et humiliée après la chute de l’URSS et les années Eltsine, la politique de Vladimir Poutine adossée aux « structures de force » aurait, selon eux, une ambition bien plus vaste. Le président de la Fédération de Russie n’aspirerait pas seulement à s’affirmer comme protecteur des minorités russes hors du territoire national, à préserver son « étranger proche » d’une propagation démocratique risquant d’atteindre la Russie — et, bien sûr, à maintenir ces pays ex-soviétiques dans sa sphère d’influence. Il viserait également l’affaiblissement de l’Union européenne, voire sa réduction à une mosaïque éclatée d’États nations.

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Ma femme 3.0

Où l’on fait connaissance avec un Monsieur et une Dame qui auraient pu être heureux, sans leurs éternels malentendus et la rencontre fortuite d’une automobile et d’un platane.

« Au début du web, il y avait cette sensation qu’enfin, tout individu pouvait être un libre pôle de parole. La confiscation redevenait impossible. Ça jaillissait de partout ! » Alain Damasio Tu es là Marguerite ? Je suis toujours là pour toi, Raoul. Ta journée était bonne ? Interminable. Faut dire que je me suis couché fort tard, mais ça ne t’aura pas échappé, je crois. Et puis j’avais hâte de te retrouver. Moi aussi, je n’ai pensé qu’à ça, mon amour. Ça faisait si longtemps qu’on ne s’était pas parlé aussi franchement, tous les (...)

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Faut-il avoir peur de la propagande russe ?

Après la chute du Mur et la désagrégation de l’URSS, on l’avait crue remisée avec les reliques de la guerre froide et la voilà qu’elle revient : la propagande russe et son influence présumée sur les opinions occidentales !

Depuis l’élection américaine en novembre, il n’est pratiquement pas un jour où la presse américaine ou internationale ne se demande dans quelle mesure la Russie a pu peser dans le scrutin. À côté de l’affaire du piratage du serveur de courriels de l’équipe d’Hillary Clinton, la Russie a été pointée du doigt pour la diffusion massive de « fausses nouvelles » qui auraient contribué à renforcer Donald Trump. Dans la foulée, des craintes d’actions similaires ont été exprimées pour d’autres (...)

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Dénonciation : les bonnes pratiques

Il est un fait désormais établi : nous devons craindre les faibles et quémander la protection des forts. Si notre patron n’était pas là pour tenir la boite, nous n’y trouverions pas un emploi précaire et presque correctement payé. Que deviendrions-nous ? Si notre police ne tabassait pas les manifestants, l’ordre social serait menacé. Que deviendrions-nous ? Si le secrétaire d’État à l’Asile et à l’Immigration ne veillait à ce que nous refusions le plus de demandeurs d’asile possible, nous nous prétendrions démocrates, mais nous serions obligés d’agir en conséquence. Que deviendrions-nous ? Si le ministère de l’Emploi n’organisait pas la traque aux chômeurs, le plein-emploi serait hors d’atteinte. Que deviendrions-nous ? Si les banquiers n’étaient pas là pour soutenir la croissance, l’économie spéculative stagnerait. Que deviendrions-nous ?

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Les Feux de l’amour et le trou budgétaire

TF1 annonçait fin septembre que la chaine ne diffusera plus Les Feux de l’amour. Cette décision prendra effet à partir de la Toussaint. Si cette saga est connue de tous grâce à sa banalité affligeante captée par le titre même et à sa longévité exceptionnelle (plus de 4.600 épisodes !), bien peu sont capables de citer les noms des personnages, les liens qui les unissent, les intrigues auxquelles ils sont mêlés, etc.

Les contrôles budgétaires auxquels les gouvernements se livrent à intervalles réguliers sont semblables aux Feux de l’amour : peu importe les personnages (en l’occurrence les décideurs politiques) qui occupent temporairement le devant de la scène, l’histoire est toujours la même et se résume (...)

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L’Iran, premier test de la politique étrangère de Donald Trump

Donald Trump vient d’être élu au terme d’une campagne largement placée sous le signe de la radicalité et de l’appel à l’exclusion. Si les enjeux internes ont été omniprésents, la politique internationale projetée par le prochain président inquiète. Des interrogations se posent notamment quant à son attitude concernant l’Iran, et plus précisément la pérennité de l’accord sur le nucléaire iranien. Conclu à Vienne le 14 juillet 2015, après deux ans de négociations, entré en vigueur le 16 janvier 2016, le Plan global d’action conjoint clôt une crise qui aura duré dix ans. Rassemblant les États-Unis, l’Iran, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, il est également un succès pour l’Union européenne, organisatrice des négociations. Cet important accord est censé garantir la nature civile et pacifique du programme nucléaire iranien. En contrepartie de la transparence sur son programme nucléaire, les différentes sanctions visant l’Iran sont levées, permettant au pays de sortir de son isolement diplomatique et de se replacer sur la carte des échanges commerciaux.

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Quarante ans de belgitude. Nommer l’indéfinissable ?

En novembre 1976, Pierre Mertens et Claude Javeau questionnaient l’identité belge [17], chacun à travers le prisme qui était le sien, les lettres pour l’un, la sociologie pour l’autre. Cette interrogation surgissait dans une décennie qui s’était ouverte sur une première réforme de l’État ayant donné naissance aux communautés culturelles. De leurs contributions au dossier intitulé Une autre Belgique, un terme naissait : la belgitude. Face à la tâche ardue de définir ce que signifie « être belge » et à la tentation d’une définition en creux, Pierre Mertens décrivait la Belgique comme une « terre d’exil, d’exil intérieur » où le Belge se vivrait « comme un nègre blanc ». Cela l’amenait à se demander : « Quel voyage (...)

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Belgique, terre de finançailles

Les annonces de licenciements collectifs chez Caterpillar et ING ont suscité un tollé dans l’opinion publique et au sein même du monde politique, y compris parmi les plus farouches défenseurs du système néolibéral. Comment se fait-il que des entreprises qui réalisent des bénéfices procèdent à des fermetures ou restructurations si violentes, tant sur le fond que sur la forme ? Depuis 22 ans, le groupe Caterpillar versait chaque année à ses actionnaires des dividendes sans cesse plus élevés et le site de Gosselies était redevenu rentable après la lourde restructuration subie en 2013. Quant à ING, le licenciement de 3.200 collaborateurs fera économiser 900 millions au groupe. Cela lui permettra de reprendre sa généreuse politique de versement de dividendes qui avait été mise entre parenthèses entre 2008 et 2014 ; c’était une condition mise par l’Etat néerlandais en échange du sauvetage de la banque batave.

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