Penser le Grexit comme un poisson dans la nasse ?

À la veille du Grexit – l’expulsion de facto de la Grèce de la zone euro – le débat qui se tient est fascinant à observer. Pour être juste, il faudrait parler de combat, plutôt que de débat, tant il est clair que les arguments ne sont pas réellement échangés et ne pourront convaincre le camp adverse.

D’un côté, le gouvernement grec – et ses partisans – qui se réclament d’un mandat démocratique du fait de leur récente victoire électorale sur la base d’un programme clairement axé sur le refus de l’austérité européenne. C’est sur cette base qu’ils se prévalent d’un projet économique incompatible avec celui de ce qu’il convient de continuer d’appeler la Troïka, soutenus en cela notamment par deux prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz et Paul Krugman [1].

De l’autre, des institutions telles que le FMI ou l’Eurogroupe et des ministres et chefs d’État européens en pagaille, qui, depuis des mois, mènent campagne contre les positions grecques. À cette fin, tout fait farine au moulin : traiter Varoufakis de rock star, stigmatiser les Grecs fainéants et corrompus, invoquer l’extrémisme de gauche ou, comme Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe, le blocage des négociations par des mécanismes démocratiques tels que le référendum [2]. On reconnaîtra certainement aux dirigeants grecs un talent certain pour une certaine provocation, mais le niveau des échanges nous empêche d’y voir un fait scandaleux.

Au sein de ce discours, domine un registre : celui du bon sens. Par pure obstination idéologique, le gouvernement grec refuserait de se soumettre aux exigences de ses créanciers, lesquelles sont pourtant purement rationnelles et seules à même de ramener la Grèce sur la bonne voie. Cette bonne voie est bien entendu celle du paiement de leurs intérêts à ses créanciers publics, lesquels avaient racheté la dette privée de la Grèce pour éviter aux banques de boire le bouillon. Bref, il n’a jamais été question d’aider le peuple grec. Que les années d’austérité déjà infligées à la Grèce aient aggravé le mal, que des études du FMI indiquent que la relation entre austérité et relance économique a été largement démentie dans le cas des pays en sérieuses difficultés, rien n’y fait.

Tout cela n’a, du reste, que peu d’importance. Ce qui se déploie, c’est l’argumentaire classique d’une pensée constituée et dominante, qui sent se lever un vent de contestation. S’appuyant sur l’idée qu’elle a conquis les esprits ou espérant ceux-ci encore suffisamment sous son emprise, elle fait ce qui fut toujours fait : elle proclame sa légitimité absolue. Il n’y aurait d’objective qu’elle, nulle alternative ne serait concevable et elle serait la seule voie vers la vérité. Face à elle, des hordes de révolutionnaires fantaisistes, de doux rêveurs, de dangereux idéologues, d’irrationnels gauchistes.

On le voit sans peine, il est ici question d’une idéologie, (...)

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