Pour en finir avec l’« arme de comparaison massive »

Les récents propos de Rudi Vervoort et la polémique qui s’en est suivie ne doivent pas faire oublier que, dans un passé encore récent, l’« arme de comparaison massive » a été plus d’une fois dégainée par des responsables politiques belges de tous bords et de manières tout aussi irresponsables. En avril 2010, un éditorial de La Revue nouvelle s’en émouvait déjà. La polémique autour de la déchéance de nationalité nous offre l’occasion de le remettre au (mauvais) goût du jour et de poser la question de la Mémoire.

En période de musculation politique, certains représentants politiques ne résistent manifestement pas à la tentation de la comparaison meurtrière avec les totalitarismes du vingtième siècle, la période nazie ayant de toute évidence « la cote ».

Dernier exemple en date, l’entretien accordé au quotidien L’Écho ce 28 janvier , Rudi Vervoort (PS), ministre-président de la Région de Bruxelles-Capitale. Le débat fait rage quant au « paquet » de douze mesures annoncé par le gouvernement fédéral, mesures censées renforcer la « lutte antiterroriste » et parmi lesquelles figure la déchéance de nationalité pour tout citoyen (binational) reconnu coupable d’implication dans des actions terroristes. Si l’on est clairement en droit de s’interroger sur les implications morales, politiques et pratiques d’une telle mesure d’exception, le moins que l’on puisse dire est que le dirigeant socialiste bruxellois n’y est pas allé avec le dos de la cuillère. « Les déchéances de nationalité, cela a toujours été une arme utilisée par les régimes extrêmes. Quand on voit Auschwitz, quand on voit que dans l’Allemagne hitlérienne, les premières lois qui ont été votées, ce sont les déchéances de nationalité pour les juifs. Le contexte est différent mais […] on reprend […] ces vieilles recettes aujourd’hui. […] Le régime de Vichy a fait la même chose : les lois d’exception de Vichy, c’était aussi la déchéance de la nationalité des juifs français à qui on retirait tous leurs biens. La déchéance de la nationalité, ça a une Histoire. »

« Dernier exemple en date », écrivions-nous ci-dessus. Rudi Vervoort n’est en effet ni le premier (ni hélas le dernierà à céder à la tentation d’user de l’« arme de comparaison massive » pour « vitrifier » un adversaire politique et, ne mégotons pas, faire le « buzz ». Le 30 mars 2010, Geert Bourgeois (N-VA), alors ministre des Affaires intérieures du gouvernement flamand, refusa de nommer les bourgmestres FDF de trois des six communes à facilités de la périphérie bruxelloise. Le lendemain, dans les colonnes de La Libre Belgique, Olivier Maingain, président du FDF, déclara alors, ni plus ni moins, que ces pratiques étaient « dignes de l’Occupation allemande. C’est comme sous l’Occupation lorsqu’on désignait des bourgmestres parce qu’ils étaient les alliés de l’occupant ! ». Dans la foulée, le bourgmestre FDF de Linkebeek, Damien Thiéry (aujourd’hui député MR), parlait quant à lui de « méthodes fascisantes ».

Dans Le Soir du 4 juillet 1993, le président du PS bruxellois Philippe Moureaux qualifia Luc Van den Brande, alors ministre-président du gouvernement flamand, de « Gauleiter de la Flandre ». En établissant ainsi une comparaison avec les chefs régionaux du NSDAP (le parti nazi), comparaison qu’il dira par la suite regretter, l’historien bruxellois n’en était pas à son coup d’essai, lui qui, en 1988, lors d’un 1er mai liégeois chahuté par des militants socialistes et wallingants dénonçant l’« abandon » des Fourons, avait répondu à ses détracteurs en les traitant tout simplement de « fascistes ». De même, le 23 janvier 2005, opposé à Olivier Maingain sur le plateau de « Controverse » (RTL-TVI), Éric Van Rompuy (CD&V), le député-bourgmestre de Zaventem, assimila la proposition francophone d’élargissement de Bruxelles-Capitale à l’« Anschluss d’Hitler » (l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en avril 1938). Cinq ans plus tard, dans une interview publiée dans Le Soir du 3 avril 2010, Eric Van Rompuy allait lui aussi opérer une courbe rentrante : « Mes propos ne se référaient ni à la guerre ni à la période nazie. Mais je me suis excusé. C’était un lapsus (sic), un pont trop loin (re-sic). »

Les mâles propos tenus par Olivier Maingain dans les colonnes de La Libre Belgique suscitèrent évidemment la polémique et se heurtèrent tout particulièrement à l’incompréhension au sein des divers courants d’opinions parmi les Juifs de Belgique. Dans les éditions du Soir et de La Libre du 3 avril 2010, David Susskind (décédé en novembre 2011), ancien président du CCLJ (Centre communautaire laïc juif) et du CCOJB (Comité de coordination des organisations juives de Belgique), exigea de Didier Reynders, alors président du MR, qu’il désavoue les propos du président du FDF [c’était avant la scission du MR), estimant que « comparer quoi que ce soit avec l’occupation allemande et banaliser la Shoah est punissable par la loi ». L’interpellation de David Susskind était en phase avec la majorité des opinions juives de Belgique, lesquelles désespérent de voir l’État belge reconnaitre sa responsabilité, ne serait-ce qu’indirecte, dans la déportation des Juifs belges et « apatrides » vers les camps nazis de concentration ou d’extermination, responsabilité établie de façon indiscutable dans les conclusions de La Belgique docile, un rapport du CEGESOMA (Centre d’études et de documentation Guerre et Sociétés contemporaines) publié en 2007. Depuis lors, la majorité du personnel politique belge, avec des inflexions selon les appartenances linguistiques et philosophiques, continue de se réfugier derrière l’exil londonien du gouvernement Pierlot (catholique, libéral et socialiste) en 1940-1944 pour se laver les mains de la collaboration active d’une partie des administrations nationales et communales avec l’occupant allemand.

Pour autant, les déclarations […] d’Olivier Maingain avaient-elles pour but de banaliser l’extermination des Juifs d’Europe et son « volet » belge ? Sans doute pas et le président du FDF dut tomber des nues en s’entendant rappeler le génocide nazi. Contestable par sa violence et son outrance, il était à supposer que la comparaison établie par Olivier Maingain entre les circulaires du gouvernement flamand et l’occupation allemande faisait plutôt référence à la nomination par l’occupant de bourgmestres issus des extrême-droites belgicaine (Rex) et nationaliste flamande (Verdinaso et VNV). Plus précisément, le président du FDF évoquait sans doute la nomination de conseils communaux et de bourgmestres exclusivement néerlandophones le long de la frontière linguistique et dans l’agglomération bruxelloise où, en 1914-1918 comme en 1940-1944, l’occupant allemand et les composantes extrémistes et collaborationnistes du mouvement flamand espéraient enrayer le processus de francisation par une politique autoritaire de reflamandisation.

Des précédents ? Oui, mais lesquels ?

Aujourd’hui, c’est donc au tour de Rudi Vervoort de s’emballer dans la spirale du dérapage, du rétropédalage et d’un naufrage que sa mise au point a posteriori n’a évité que d’extrême justesse. Or, le débat autour de la déchéance de nationalité est trop sérieux et trop crucial (sur les plans politique et éthique) pour être balayé par des effets de manche irresponsables et surtout des comparaisons historiquement infondées.

Effectivement, en Europe, dans l’entre-deux guerres, des mesures de déchéance de nationalité furent adoptées, respectivement par l’Allemagne après l’accession au pouvoir du NSDAP, et par la Deuxième république de Pologne, dans les derniers mois qui précédèrent l’invasion conjointe de son territoire par le Deuxième Reich allemand et l’Union soviétique. Ces mesures de déchéance avaient pour cibles uniques les citoyens juifs de ces deux États, en tant qu’individus, communautés confessionnelles et minorité ethno-linguistiques. L’État français, c’est-à-dire le régime de Vichy, ne fit « que » reprendre à son compte et avec le zèle que l’on sait cette politique de la rélégation pendant l’occupation allemande. Mais, ce dont Rudi Vervoort ne semble pas comprendre, en dépit de ses appels à « l’Histoire », c’est que, dans tous les cas, les Juifs déchus de leur citoyenneté le furent pour ce qu’ils étaient et non pour des actes dont ils auraient été reconnus coupables (et dans l’hypothèse toute théorique de procédures judiciaires équitables).

Or, au stade actuel du « débat » politique belge, ce dont il est question, c’est de déchoir de leur nationalité des citoyens binationaux reconnus coupables de participation à des actes terroristes. Autrement dit, les déchus le seraient pour des actes dont ils auraient été reconnus coupables au terme d’une procédure judiciaire équitable et transparente, et non pour ce qu’ils seraient in se. Il ne nous appartient pas ici de juger du bien-fondé de pareille mesure d’exception, sauf à rappeler que les organisations de défense des droits de l’Homme et les experts se bousculent pour douter, et de la moralité d’une telle déchéance, et de son efficacité. Tout au plus est-on en droit de veiller à ce que ne s’installe un climat délétère ciblant tout particulièrement et uniquement des individus, des collectivités confessionnelles ou des « minorités ethniques » aux origines « arabo-musulmanes » (les guillemets ont toute leur importance, tant le maniement de pareilles définitions porte en lui le risque de catégorisations en bonne et due forme, définitives, sans échappatoire et sans appel).

Mais il est possible de tirer une autre conclusion des déclarations tonitruantes du ministre-président bruxellois et des précédents rappelés ci-dessus. Si des enseignements universels peuvent et doivent être tirés des entreprises génocidaires nazies menées en Allemagne et dans les territoires occupés par la Wehrmacht, il semble néanmoins difficile d’en retirer une mémoire universelle. L’ambition de produire une mémoire universelle de la Shoah se berce d’illusions si elle croit pouvoir passer outre l’existence, la pérennité et la mutation de mémoires particulières. Concrètement et pour ne prendre en compte que le cas de la Belgique, il n’y aura jamais une mémoire de la Seconde Guerre mondiale, de l’occupation allemande ou des génocides nazis, mais plusieurs, lesquelles ne s’excluent pas forcément les unes les autres. S’alimentant à des expériences particulières, ces mémoires ne peuvent par définition qu’être particulières et différer, selon que nos aïeux auront été collaborateurs, passifs, ou résistants ; flamands, bruxellois ou wallons ; néerlandophones, francophones ou germanophones ; déportés politiques ou déportés « raciaux » ; etc.

Réalité sociologique, cette multiplicité mémorielle est aussi un objet politique volatil. Elle ne peut donc exempter notre personnel politique d’y réfléchir à dix fois avant de recourir à l’« arme de comparaison massive ».

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